

Existe-t-il une relation particulière entre les Français et les Belges ? Pour y répondre je me pencherai plutôt sur la relation entre Français et Belges francophones ; relation beaucoup plus forte et symbolique que si j'englobais les Flamands dans mon raisonnement.
Premier constat : les Belges francophones connaissant beaucoup mieux la France que l'inverse. Ce phénomène, parfois déconcertant lorsque l'on s'entend dire en France que l'on parle sûrement le belge chez soi, n'est pas inhabituel. Plus un pays est petit, plus il il sera perméable à la culture et aux influences de son ou ses grands voisins. Ainsi, si l'on suit ce raisonnement, les Canadiens connaissent beaucoup mieux les Américains que l'inverse, les Belges les Français et les Luxembourgeois les Belges.
Deuxième constat : malgré un attrait considérable pour la France et tout ce qui est français, les Belges francophones trouvent les Français prétentieux et condescendants. Et il faut dire que les Français le sont particulièrement envers les Belges justement. Ce sentiment "attrait-répulsion" est d'ailleurs très présent chez les Suisses et Canadiens francophones. Et puis, le sentiment dominant chez les autres francophones, c'est que les Français sont des gens affables, à la limite insolents, dont l'ethnocentrisme au XXIe siècle est parfois perçu comme un replis sur soi. Ce sentiment provient, entre autre, de l'habitude qu'ont les Français d'englober tous les artistes et célébrités francophones sous l'étiquette "française". De plus, le chauvinisme français passe mal dans des pays qui ont appris à composer avec d'autres communautés linguistiques où le sentiment nationaliste prédomine nettement moins comme en Belgique. Beaucoup de Belges se demandent si les mots modestie et humilité existent vraiment en France.
Troisième constat : le Belge est vu en France comme un type aimable, à l'humour surréaliste, mais complètement beauf et à l'accent à couper au couteau. Il est vrai que comparé aux Français, les Belges présentent moins bien. Les Français cherchent avant tout faire bonne impression et ils n'hésitent pas d'habiller leurs phrases de leurs plus belles parures. Le Belge, lui, parle comme s'il jetait des cailloux dans l'eau ; simplement, sans détour et parfois de manière brouillonne. Néanmoins, même si il y a certains traits reconnaissables au français de Belgique, l'accent belge n'existe pas. L'accent que s'imagine les Français est la façon dont les Flamands s'expriment en français, qui n'hésitent pas à ponctuer des 'une fois' comme en néerlandais. A Liège, un Français n'entendra jamais cet accent, mais plutôt un accent liégeois, nasal ! Comme quoi, les clichés ont la vie dure ! L'esprit brouillon et laxiste belge se voit également dans l'anarchie des constructions et des villes belges, où l'homogénéité semble être absent du vocabulaire. Si le Français est un cartésien, à l'instar des tracés harmonieux des grands boulevards de ses villes, le Belge préfère se perdre dans un dédale de genres que ce soit dans la vie de tous les jours, en politique, dans l'administration ou dans l'architecture ! Ce côté laxiste fait que le Belge de ne se prend pas assez au sérieux, tandis que le Français a tendance à se prendre trop au sérieux et à ne pas pratiquer l'auto-dérision (ce qui est souvent l'apanage des grandes nations).
Quatrième constat : culturellement, le Belge francophone est très proche du Français. Le marché belge francophone est très (si pas, totalement) dépendant de celui de la France. Les artistes, comédiens et animateurs français qui se produisent en Belgique auront un accueil tout aussi enthousiaste et chaleureux qu'en France. Comme en France, le marché belge francophone (ce qui n'est pas le cas de la Flandre) est peu perméable aux productions américaines, qui arrivent toujours avec de longs mois de retards par rapport à nos voisins germaniques et sous-titrées en français, bien sûr ! Ça ne fera pas plaisir à mes compatriotes que je le dise, mais sans la culture française et les chaînes télévisées françaises, on se ferait beaucoup plus chier en Belgique. Mais il ne faut pas oublier que des Belges contribuent à cette culture française. La culture d'hier avec les romans de Simenon et Marguerite Yourcenar (la première femme à intégrer l'Académie française), les chansons de Brel, par exemple, et la culture d'aujourd'hui, avec Benoît Poelvorde, Cécile de France, Christine Ockrent, Geluck, Virgine Effira sur le petit écran ou les romans d'Amélie Nothomb dont les ventes caracolent en-tête des meilleures ventes lors de chaque rentrée littéraire.
Cinquième constat : socialement, le Belge et le Français n'est pas pareil. En Belgique, pays du compromis où l'on maîtrise l'art de faire passer un œuf par le goulot d'une bouteille sans en briser la coquille, il règne, en général, une vraie paix sociale et les rapports hiérarchiques ne sont pas véritablement autoritaires. En France, qu'on le veuille ou non, il règne un esprit de compétition beaucoup plus fort et net (les mots concours, promotion, classe de prépa, écoles de l'excellence, l'ENA sont absents de la culture belge, nettement moins élitiste). Les rapports hiérarchiques sont très nettement établis et les tensions sociales y sont plus palpables. Dans les rapports sociaux, le doute et l'incertitude sont beaucoup mieux acceptées en Belgique qu'en France. Enfin, la culture d'opposition et de contestation permanente est mal compris par les Belges qui prônent la concertation et le compromis. Mais le Français est aussi plus vindicatif que le Belge. Nourri depuis son plus jeune âge dans un esprit 'national', héritier de la pensée des Lumières et conscient des valeurs républicaines, le Français paraît beaucoup plus engagé dans la société et fait souvent preuve d'un esprit critique très judicieux. Le Belge à côté paraît mou ; il n'aime pas revendiquer ou trop remettre en question les choses (sauf si ça touche son pouvoir d'achat, le Belge est un opportuniste pragmatique) il préfère le confort de son vaste appartement, plutôt que se mêler dans la foule pour manifester (à l'exception des syndicats et ouvriers, le plus souvent). Le Belge est moins friand de nouveautés : alors que la mise en service de vélos a été un franc succès à Paris, cette opération est un désastre financier à Bruxelles, où les gens peinent à se mobiliser et notamment parce que la mise en service des vélos a été limitée au centre historique de la ville et non à l'ensemble de Bruxelles. Enfin, l'ascension sociale est équivalente qu'on soit en France ou en Belgique, sauf dans le domaine politique où il 'est pas rare d'avoir ici des ministres qui ont à peine trente ans et qui n'ont pas forcément fait des études de droit ou de sciences po. La Belgique a un côté plus humain et malléable que l'esprit français rigide et cartésien. D'un autre côté, le Français est plus rigoureux que le Belge qui s'accommode trop facilement du moins s'en faut.
Sixième constat : L' "esprit belge" n'est pas "l'esprit français". L'esprit belge que je trouve aussi attachant qu'exaspérant, mêle masochisme, auto-dérision et attrait conscient ou inconscient pour un surréalisme inimitable, voire aberrant. Les Belges ne cultivent aucun sentiment de grandeur et aime se complaire dans cette image un peu bonasse qui les rend attachant. A contrario du Français qui cultive une grandiloquence qui prête, il me semble, tout autant à rire et qui est souvent inversement proportionnel à la qualité du résultat obtenu (un exemple : la lecture de la lettre de Guy Môquet [un des symboles de la Résistance française lors de la Seconde Guerre mondiale] aux joueurs de l'équipe du XV de France lors de la coupe du monde de rugby en 2007, on ne la fait pas, encore moins à un Belge qui ne connaît que la première phrase de son hymne national !) .
En France, l'emballage prime sur tout. En Belgique, on se demande avant toute chose pourquoi emballer. Par contre, ce souci de l' "emballage" a permis aux Français de garder, chérir et conserver un patrimoine exceptionnel, exercice auquel les Belges sont anormalement peu habiles et auquel ils ne se prêtent que depuis très peu de temps. Il y a un souci du patrimoine et de sa transmission, propre à la France, qui invite au respect. Par contre, il existe un souci du compromis et de la concertation propre à la Belgique qui a permis à ce qu'aucune goutte de sang n'aie coulé entre ses différentes communautés depuis son indépendance. Moins de victimes qu'en Corse donc...
Septième constat : Il existe une vraie amitié franco-belge. En dépit des blagues bebêtes dont les Belges restent la cible privilégiée en France et des remarques sur 'l'égo surdimensionné" que les Belges s'empressent de faire aux nouveaux expats français, il existe une franche amitié entre la France et la Belgique francophone. Le facteur linguistique et culturel n'est pas étranger à cela, et malgré certaines disparités entre l' "esprit belge" et l' "esprit français", les Français et Belges suivent un modèle de vie assez proche, ce qui est renforcé par une présence ancestrale des produits français en Belgique et une connaissance assez bonne de spécialités et particularismes des produits belges en France. De nombreux étudiants français viennent en Belgique, de nombreux chercheurs belges viennent travailler en France, beaucoup de Belges partent en vacances en été en France et bon nombre sont les Français ayant déjà visité Bruxelles et Bruges.
Pour conclure, c'est vrai qu'il existera de part et autre de la frontière des idées-reçues (le Français est vantard et affable, le Belge est idiot et parle avec un sale accent), il n'y aucune raison d'alimenter ces stéréotypes et de créer de l'animosité entre deux grands partenaires culturels et économiques. La langue et une même culture nous ont uni et ont permis de nous apprécier au-delà de nos différences.
Illustrations : les drapeaux français et belge ; le coq gaulois, symbole des Français et le coq hardi, symbole des Francophones de Belgique












